De Salicetti à Planche, les corps tombent
Mais la carrière de Renucci va aussi être entrecoupée de retentissants règlements de compte. Jo est en effet mêlé aux deux vendettas qui ont le plus secoués le Milieu des années 40 et des années 50.
En décembre 1945, Ange Salicetti, dit le Séminariste, déjà double assassin (c'est lui qui a tué l'un des frères Graziani en 1937), lance une offensive contre des tenanciers de Paris. Après deux victimes des balles de Salicetti, l'équipe adverse contre-attaque. Le Séminariste, homme de poids de Montmartre, sait qui est de son côté et sait surtout qui est contre lui, conscient qu'on l'apprécie peu. Il prépare sa vengeance. Ainsi le 19 juillet 1946, à la sortie du Hollandais, quatre hommes sont visés par des coups de feu. Un homme est tué, Jacques Morazzini, et trois autres sont blessés, dont Nick Venturi. Ce dernier connaît beaucoup de monde. Ses proches sont près à l'épauler, Jo Renucci en tête, suivit de "Planche" Paolini, qui va faire plus tard parler de lui dans une autre vendetta, et de François Lucchinacci, dit le Notaire. Les corps ne vont cesser de tomber.
Sans qu'on ne sache trop pourquoi, Ange Salicetti voue une haine sans limite à Jo Renucci, bien plus qu'à tous les autres ennemies qu'il s'est fait. Le 20 janvier 1949, Jo dîne avec le député gaulliste du RPF Raulin dans un grand restaurant de la rue Mac-Mahon. Le député lui propose de le ramener, ce qu'il refuse. La traction de Raulin est alors mitraillée et la secrétaire de l'homme politique tuée. Les tireurs l'ont confondu avec Renucci, car étant du même gabarit que celui-ci. Le 28 août de la même année, épaulé par Nick Venturi et Antoine Paolini, Jo Renucci décide de se venger. Alors que Salicetti rentre de l'enterrement de Mathieu Costa, caïd ami des Guérini qui a été poignardé, sa voiture est mitraillée dans le tunnel de la porte de Champeret. Il s'en sort vivant, mais son cousin est blessé et ses deux gardes du corps tués.
Le 3 décembre 1950, celui qui a fait trembler le Milieu pendant cinq années est enfin abattu, malgré sa très grande prudence et toutes les précautions qu'il prenait. Ce soir-là, à deux heures et demi du matin, alors qu'il rentre chez lui en banlieue parisienne dans sa BMW avec sa femme, une voiture surgit du boulevard d'Indochine et des coups de feu sont tirés. Ils atteignent Salicetti en plein front.
Quelques années plus tard, une autre vendetta va secouer le Milieu. Et là aussi Renucci y joue un rôle de premier plan. Elle concerne le trafic de cigarettes. En 1952, Antoine "Planche" Paolini aurait escroqué ses associés de plusieurs centaines de cartouches de cigarettes provenant du bateau le Combinatie. Et en 1955, il essaye de tuer un truand corse revenu au pays depuis quelques années, "Jean-Jean" Colonna, qui avait pourtant comme intention de calmer le jeu. Amputé des deux jambes après avoir reçut une rafale de mitraillette, il survit. Mais la guerre est lancée. Jo Renucci, Jean Colonna, Nick Venturi et Marcel Francisci, soutenus par les Guérini, se lèvent contre Planche. Les fusillades se multiplient et une grande partie des proches de Planche y passent.
Ce dernier se sent traqué et abandonné, et il n'a pas tort. Le 4 novembre 1955, deux de ses poulains poussés par les Renucci et compagnie le trahissent et l'exécutent de vingt balles. Ce qui ne met pas pour autant fin à la vendetta. Jean-Jé Colonna va en effet se venger de la mort de son père, Jacques, tué uniquement pour son lien de parenté avec "Jean-Jean". Il lui faudra dix ans...
Chacune de ces deux vendettas aura laissé près d'une quinzaine d'hommes sur le carreau.
Jo Renucci au sommet de sa gloire
Vers 1949-1950, Lucky Luciano et Meyer Lansky passent divers séjours en France. Il semble clair qu'ils y ont organisé des réunions avec Antoine Guérini et Jo Renucci afin de mettre sur pied un important trafic d'héroïne. Jo a en effet une adresse à New York sous un nom d'emprunt, sans doute pour s'occuper de la bonne marche des opérations. Il est aussi lié au chimiste présumé de l'organisation, Gaston Roussel. Divers services de police français, et parfois américains, s'accordent à dire que Renucci est l'un des plus gros trafiquants de drogue et de cigarettes américaines des années 50.
Pendant cette période, Jo Renucci est au sommet de sa gloire. Il s'affiche en homme d'affaire, fréquente les politiques, tient plusieurs établissements : un bar dans le VIIIe arrondissement à Paris, un autre à Marseille, copropriété de Robert Blémant, un salon de thé et une maison de disque qui diffuse entre autres Fernandel. Survivant de deux vendettas, il se montre très vigilant, craignant des vengeances. Installé à Casablanca depuis 1952, il est entouré de gardes du corps lourdement armés. Malgré une saisie de cinq tonnes de cigarettes de contrebande, en juin 1950, issues d'un trafic attribué à Renucci, ce dernier déclarera : "je ne suis pas un trafiquant. Je suis un commerçant qui paie des impôts et qui est soumis aux lois. Je vends des cigarettes? D'accord. Mais je vends aussi des filets de pêche. À Tanger, tout est en vente libre. Quand je vends un chargement de blondes, est-ce que j'ai à savoir où elles vont être expédiées? Je suis payé cash. Cela me suffit". Officieusement proclamé "roi du non-lieu", le trafic de cigarettes et de drogue lui permettront de prospérer jusqu'à la fin de sa vie.
Grâce à ses liens, Renucci se rapproche du SDECE. Il fréquente en effet à Casablanca Antoine Méléro ou encore Alexandre de Marenches, travaillant pour le SDECE. Jo Renucci est soupçonné d'organiser dans la région un trafic d'armes avec l'Istiqlal, l'un des partis nationalistes marocains les plus virulents. C'est pourquoi il est contacté assez tôt par la Main Rouge, une organisation contre-terroriste derrière laquelle se cache la SDECE, chargée de l'élimination de certains nationalistes marocains et tunisiens et de l'arrestation de leurs vendeurs d'armes. L'organisation active donc Jo Renucci, très au courant de tous les trafics qui se déroulent en Méditerranée, pour des missions d'infiltration des livraisons d'armes. En échange de quoi on détourne les yeux de ses activités.
Jo reste par ailleurs très impulsif, comme il l'a montré au cours des deux vendettas qu'il a traversé. Ou encore en 1957, année durant laquelle il aurait abattu des hommes du FLN algérien, à Paris, qui avaient mitraillé un bar tenu par des amis corses. L'année suivante, Jo Renucci va rendre l'âme. En novembre 1958, âgé de cinquante ans, il meurt d'un cancer dans son appartement du XVIIe arrondissement, à Paris. Fin de parcours pour ce truand multicartes, caïd de Marseille, Paris et Tanger, pilier des trafics méditerranéens.
Plus tard arrivera sûrement un article sur la vendetta Salicetti, et peut-être aussi des articles sur la vendetta du Combinatie et le trafic de cigarettes.



