Une Vie qui Bascule, Voyou à 15 ans
Si l'enfance de Jean-Louis Fargette au sein de sa famille composée de huit enfants aimés de leur mère Micheline et de leur père Roger, militaire, fut tranquille, c'est à la suite d'un drame qu'elle prendra un tournant. Né le 20 mai 1948 à La Valette, un quartier de Toulon, Jean-Louis Fargette va rapidement aller vivre en Nouvelle-Calédonie avec sa famille où son père est en poste, pour retourner dans sa ville natale en 1959. Cette année-là, une terrible innondation secoue le Var. On dénombre 423 victimes. Parmi celles-ci, Roger Fargette. À onze ans, Jean-Louis se retrouve donc orphelin de père. La vie de la famille bascule, et Jean-Louis Fargette, JLF de ses initiales, vire voyou. Petit délinquant d'abord, préférant les bagarres contre les mecs des quartiers rivaux ou les militaires de la basse ville que l'oseille. Mais le jeune JLF a déjà une vocation de chef, et à quinze ans il tient une réputation. Ses premiers billets il les obtient en empochant les revenus de prostituées de Bandol travaillant pour un proxénète incarcéré. Voyou au grand coeur, Fargette va rapidement s'écarter de la profession de macrau, et avoir quelques litiges avec des membres de ce corps de métier, notamment d'origine arabe. Ainsi, il en blessera un à Toulon pour avoir maqué une fille qu'il appréciait, et en abattera un autre à Marseille, au Pharo. Malgré son jeune âge, JLF se fait donc un nom.
La Carrière est lancée aux côtés du Seigneur des Sablettes
Quelques temps plus tard, vers 1970, Jean-Louis Fargette va faire la rencontre de celui qui lancera véritablement sa carrière dans le Milieu : Louis Régnier, le "Seigneur des Sablettes", l'une des principales figures de la Pègre varoise. Plusieurs versions de leur rencontre existent. Celle qui est la plus souvent avancée : apprenant que Louis Régnier avait été enlevé et embarqué en Italie par des truands qui en voulaient à sa vie, JLF aurait prit un sac d'affaires et quelques flingues, serait partit pour l'Italie pour revenir quelques temps plus tard aux côtés d'un Loulou Régnier sain et sauf, l'ayant délivré de façon héroïque. Vrai ou pas, ce qui est sûr c'est que le "Seigneur des Sablettes" se prend d'affection pour ce courageux et audacieux voyou. Jean-Louis, pour sa part, voit en Régnier une sorte de deuxième père, qui le baptise de son surnom de truand : Le Grand.
En 1971, JLF est inscrit au Fichier du Grand Banditisme avec la note suivante : "capable de toutes les actions pour s'imposer au Milieu toulonnais". Son argent, Jean-Louis le gagnerai principalement grâce au racket, et en 1972 il achète un bar à Toulon, le Tonneau. Et n'est pas près de se laisser faire mettre à l'amende. Les deux truands qui ont essayé auront reçut du plomb en guise de réponse. Innocenté pour cette affaire car concidéré comme étant en état de légitime défense, Jean-Louis Fargette sera tout de même condamné à quinze mois de prison avec sursis pour port d'arme illégal. Puis après cette histoire, Jean-Louis achète un deuxième bar dans le "Petit Chicago", un quartier de Toulon, et prend des intérêts dans un autre à Paris, élargissant le cercle de ses associés, que ce soit à Toulon, Marseille, Avignon, Lyon ou Paris.
Fargette construit son empire
En 1976, Fargette se marie avec une jeune femme du nom d'Argelia, à Londres. Le couple fera deux enfants: Linda et Romain. Et, bien qu'ayant choisit la voie de la marginalité plutôt que l'honnêteté, Jean-Louis sera un père exemplaire, passioné de gadgets et ayant un grand sens de l'humour, possédant comme animal domestique une lionne.
Au milieu des années 70, la carrière du "Grand" est donc bien avancée, mais c'est en 1975, âgé de 27 ans, que Fargette va percer pour de bon. Lancé par son mentor Loulou Régnier, escorté de ses fidels lieutenants (ses deux frères Robert et Guy, son homme de terrain Jacky Champourlier, mais aussi Paul Grimaldi, José Ordioni, Henri Diana, Tony Donati, et son relais sur Marseille Daniel Savastano), Fargette va commencer à construire un empire à la hauteur de ses ambitions. Vers la fin des années 70 il prend possession de plusieurs boîtes de nuit du Var, quatre lui appartenant directement, les autres étant dirigées en sous-main. On oppose peut de résistance. Et puis JLF multiplie les sources de revenus, du trafic de chèques volés (pour lequel il passera trois mois en détention provisoire, et dira à ce propos "je veux bien qu'on m'accuse d'avoir dégommé dix mecs à la mitraillette, mais pas d'une embrouille aussi minable") aux paris truqués, en passant par les affaires légales. Par ailleurs, on l'a soupçonné un temps d'avoir participé à l'assassinat d'un juge toulonnais. Et puis pendant la deuxième moitié des années 70 Fargette va aussi rencontrer la politique en la personne de Maurice Arreckx, "parrain politique" du Var. Les deux hommes vont devenir des intimes, mettant leur pouvoir en synergie pour mieux satisfaire leur ambition démesurée. Et, en 1977, Arreckx confie à Jean-Louis Fargette la responsabilité du CAM (Comité d'Action de la Majorité). Mais la politique ne lui suffit pas, et Fargette se met à s'intéresser au show-bizz, organisant des concerts de stars au stade Mayol. Aussi, il a le projet de racheter le paquebot France pour en faire un casino flottant. Avec son associé Simon Waintrop il arrive à amasser 130 millions de francs, mais l'affaire tombe à l'eau pour des raisons administratives. Ce qui ne freine pas Fargette, qui créé en 1980 une société de distribution de boissons, les "Caves Varoises", imposant ses produits dans le Var, ainsi qu'un regroupement d'intérêts économiques, le CO-DI-PRA.
En 1982, tout va donc très bien pour Fargette et son véritable empire. Mais cette année-là, il est présenté à un tribunal pour avoir été vu en compagnie d'un braqueur italien recherché, Pascal Damiano, et condamné à un an de prison. Refusant catégoriquement l'incarcération, Fargette se met en cavale et part pour l'Italie. C'est là que son mythe prend véritablement naissance.
L'Exil Italien
Si la plupart du temps les cavales affaiblissent les truands, cela n'est pas vrai pour Jean-Louis Fargette, dont on mesurera toute la puissance pendant son séjour en Italie. Installé d'abord à Rome sur un conseil de Tany Zampa, JLF va ensuite se rapprocher de la frontière franco-italienne en achetant l'appartement d'un immeuble de luxe de Vallecrosia. À Toulon, Fargette devient une légende, on dit qu'il fréquent des hommes de la Mafia et de la franc-maçonnerie, qu'il aurait même été reçut par le Pape. Habitant à seulement 200 kilomètres de Toulon, il reçoit régulièrement sa famille et ses amis, et consulte ses lieutenants deux fois par semaine dans le salon privé d'un palace de San Remo, accueillant aussi les politiques avec qui il s'est associé. Et lorsqu'il ne reçoit personne, JLF passe sa journée au téléphone pour gérer ses affaires, utilisant un langage codé que même ses hommes ont du mal à comprendre. Autant dire que malgré son exil, celui qu'on appel désormais "Savonette" garde la haute main sur ses affaires. Il a notamment organisé depuis San Remo des placements de machines à sous et un trafic de fausses pièces.
En mai 1983, les carabiniers italiens l'arrêtent puis le relâchent deux mois plus tard contre une caution d'un million de francs. En 1984 et en 1987, c'est la même chose : Fargette est arrêté puis relâché quelques mois après chaque incarcération. Depuis son repère italien, il continue de vouloir toujours plus, sa mégalomanie devenant encore plus importante qu'auparavant. Vers le milieu des années 80, il prend des parts dans la radio "Hyères FM" par l'intermédiaire de son lieutenant Henri Diana, et en 1988 il tente de faire assassiner Bernard Franck, le patron de la foire qui lorgnait sur la galaxie Fargette. Cette voracité vaut à JLF de n'avoir pas que des amis, et en 1988 on attente à sa vie à Rome. Il en sort indemne. Par ailleurs, pour justifier ses revenus, "Savonette" monte aussi quelques affaires en Italie : il ouvre une pizzeria et lance une ligne de jeans "JLF" qui fera faillite.
En 1991, Fargette réussit à réunir 15 millions de francs pour ouvrir la plus grand boîte de France, le "Cosmos", à la Valette. Mais malheureusement pour lui, elle fait faillite. Il commence alors à s'intéresser à plusieurs affaires légales, un peu dans les pays de l'est et en Afrique, et surtout dans le Var, notamment à propos du projet Sophia-Esterel à Fréjus, de l'extension de l'aéroport d'Hyères et du projet de la création d'une société d'importation de ciment, baptisé "Ciment Varois".
Par ailleurs, le mal du pays commence à gagner Jean-Louis "le Grand", qui espère pouvoir rapidement regagner le Var car la prescription pour sa condamnation de 1982 approche. Mais en 1992, le FISC lui réclame plus de quatre millions de francs. Tant pis, JLF restera en Italie. Pour toujours : le 18 mars 1993 son corps est retrouvé criblé de cinq balles de 357 Magnum tirées par un tireur embusqué. Meurtre politique commandité par les ennemies de Arreckx pour l'affaiblir? Possible (on a notamment soupçonné Yann Piat), mais la véritable raison de ce meurtre semble plus proche du Milieu, et plus d'un pense que ce sont les lieutenants de Fargette, Jacky Champourlier en tête, qui ont voulu se débarasser d'un boss trop encombrant, trop gourmand. Ce qui est sûr, c'est que beaucoup de voyous vont se sentir pousser des ailes et se mettre à vouloir grapiller quelques morceaux de l'empire laissé par Fargette. Les guerres de succession vont s'étaler jusqu'en 1995 et faire une bonne dizaine de morts, une grande partie des ex-lieutenants de JLF y laissant leur peau.
À Toulon, deux mille personnes se massent pour l'enterrement du Parrain. Sur une couronne de fleurs, on peut lire "Tu es le boss et tu le resteras toujours...".
À Lire : Fargette, Caïd de la Côte, de Jean-Yves Estrades (éditions Plein Sud)