C'est en 1931 avec l'arrivée à la mairie de Simon Sabiani que Carbone et Spirito sont véritablement envoyés au sommet. Simon Sabiani, c'est l'homme politique derrière lequel ils se sont rangés. À l'époque la pratique est courante, les politiques de tous bords s'adjoignant les services de truands afin d'encadrer les colleurs d'affiches, gêner les réunions des concurrents, assurer le service d'ordre, faire le coup de poing, fausser les résultats de l'un ou l'autre bureau de vote, et quelques autres broutilles plus ou moins légales. En échange de quoi les politiques arrangent les affaires de leurs "agents électoraux", de la levée d'interdiction de séjour aux emplois fictifs, en passant par une certaine tolérance quant à leurs activités. Chaque parti possède ainsi une petite armée d'hommes de main : on retrouve les Renucci aux côtés des Radicaux, les Guérini avec les socialistes, et le tandem Carbone-Spirito avec l'ambitieux carriériste Simon Sabiani. Ce corse sans scrupules et démagogue né en 1888 à Casamaccioli a été élu député en 1928 sur la liste des Indépendants et pratique un clientélisme à grande échelle, notamment auprès de la communauté corse de Marseille (forte de 60 000 membres). Paul Carbone y voit une opportunité et se glisse avec ses hommes dans le sillage de Sabiani. Ils deviennent amis, le politique n'hésitant pas à s'afficher aux mêmes tables que le gangster et à proclamer dans un discours "rarement dans ma vie je n'ai rencontré de coeur aussi noble que celui de Carbone".
En juillet 1930 il n'hésite pas non plus à soutenir le frère de Paul Carbone, François dit Tchichakoff, alors que ce dernier est jugé pour le meurtre d'un proxénète. Il essaiera même d'influencer les jurés. Parallèlement, Sabiani crée le poste d'inspecteur des stades spécialement pour Jeannot, l'autre frère de Carbone. Lequel Jeannot tirera quelques temps plus tard, en 1936, sur l'homme de main d'un adversaire de Sabiani, Ferri Pisani, et le blesse à la cuisse sans n'être inquiété une seule seconde. Ce genre d'épisode violent est fréquent pendant les campagnes. En 1935 par exemple, une fusillade éclate entre des hommes de Carbone et ceux d'Antoine Guérini à la sortie d'une réunion électorale près de la gare Saint-Charles, sans faire de blessés.
En 1931 l'appui de Carbone et Spirito à Simon Sabiani paye : ce dernier est nommé premier adjoint au maire par Georges Ribot, successeur de Siméon Flaissières mort la même année. Mais c'est bien le corse Sabiani qui contrôlera la mairie jusqu'en 1935. Les parrains marseillais s'assurent ainsi de solides appuis.
Néanmoins, ces liens contre-nature et connus peuvent aussi apporter des désagréments. C'est le cas notamment en 1934.
Le 8 janvier 1934 le cadavre du financier véreux Serge Alexandre Stavisky est retrouvé à Chamonix. Le scandale éclate, Stavisky ayant mouillé nombre de personnages haut placés de la IIIe Republique. Une crise politique née et embrase la France entière. Le 12 février, 50 000 socialistes et communistes manifestent leur mécontentement à Marseille. Des incidents éclatent et des coups de feu sont tirés depuis une voiture sur des chefs de la Sûreté générale. Certains disent avoir vu au volant du véhicule des gangsters proches de Paul Carbone. Sabiani est pointé du doigt, accusé d'être un fasciste et est lâché par les Républicains de droite et de gauche. Il glissera inexorablement vers l'extrême droite.
Le 21 février 1934, c'est le corps déchiqueté d'Albert Prince, conseiller à la cour d'appel de Paris, qui est découvert sur la ligne ferroviaire Paris-Dijon. L'inspecteur Bonny, un policier trouble qui collaborera avec l'Allemagne nazi sous l'Occupation en association avec des truands parisiens, est chargé de l'enquête et accuse, sur la base d'indices falsifiés et de faux témoignages, Paul Carbone, François Spirito et leur ami monégasque le baron Gaëtan Lherbon de Lussatz, qui leur sert de relais sur Paris, du meurtre d'Albert Prince. Les trois hommes sont arrêtés et emprisonnés à Dijon le 29 mars. À travers Carbone, Sabiani pense que c'est lui qu'on a voulu atteindre. Il fait imprimer et coller des affiches dans toute la ville sur lesquelles on peut lire, entre autres choses, "Carbone est mon ami". Par la suite, l'adjoint au maire n'a de cesse de remuer ciel et terre pour défendre ses "amis". Carbone, Spirito et Lherbon sont finalement libérés le 26 avril après vingt jours d'emprisonnement et écopent d'un non-lieu, le dossier d'accusation étant beaucoup trop maigre.
À Marseille Simon Sabiani a orchestré une réception triomphale pour le retour du duo marseillais. Sur les quais de la gare 2000 personnes les attendent. Le long des rues principales de la ville, leur cortège est acclamé par des milliers d'habitants. Marseille applaudit ses bandits bien-aimés, les héros du jour. Pour la première fois Carbone et Spirito mesurent l'étendue de leur prestige et de leur réussite. Ils sont au sommet de leur gloire.
Carbone et Spirito sont les véritables patrons de la ville et mènent grand train de vie : soupers aux meilleures tables, costumes des plus grands tailleurs, déplacements en limousines, fréquentation assidue du Casino de Monte-Carlo... Carbone a ouvert son bar, le Beauvau, supervisé par son frère Jean, où se pressent le tout-Marseille et le tout-Paris, ces messieurs de la capitale venant en curieux voir les gangsters dont les journaux ont parlé dans l'affaire Prince. Paul Carbone possède aussi un yatch, le Roselyne, amarré près de Bandol. Le duo y reçoit les vedettes du show-bizz et de nombreuses personnalités. Spirito a lui aussi son propre comptoir, l'Amical Bar, près de l'Opéra, où il joue les juges de paix en arbitrant les conflits entre voyous.
Carbone et Spirito ont des amis dans tous les domaines : des politiques, des amiraux, des avocats, des industriels, des vedettes, et même des académiciens. Lorsque des journalistes parisiens descendent à Marseille ils les soignent aux meilleurs tables et dans les plus grands hôtels, leur faisant faire la tournée du Marseille By Night. Un reporter revenu de Chicago recevra cette invitation de Paul Carbone : "Cher ami, venez passer deux jours avec moi à Marseille. Vous me raconterez ce que vous avez vu en Amérique et à quoi tient la puissance d'Al Capone". Carbone et Spirito se donnent ainsi des airs de grands bourgeois tous puissants. François Spirito se mariera d'ailleurs en 1939 tel un honnête homme, et obtiendra deux enfants de cette union.
C'est ce même Spirito qui, passionné de boxe, organise des combats quelque peu truqués. Son poulain se fait appeler Kid Francis, mais il s'agit en fait de son cousin Francis Buonaugura, champion de France des poids coqs et chouchou du public marseillais. Spirito a monté de toute pièce un premier combat en janvier 1930, mettant aux prises son champion avec un faux boxeur américain, Georges Mack, qui n'était en fait qu'un amateur recruté sur les quais de Marseille. Le 10 juillet 1932, rebelotte, sauf que cette fois l'adversaire du Kid est un vrai professionel américain, Al Brown, venu à Marseille défendre son titre de champion du monde. Le match était très attendu et 12 000 fervents supporters du boxeur marseillais sont venus assister à sa victoire certaine. Néanmoins, au bout de 15 rounds, les deux adversaires sont toujours debout. Aux points, Al Brown est clairement vainqueur. Mais voyant la tension monter, l'arbitre hésite à donner le résultat. L'émeute commence à gagner la salle. Un juge de boxe américain monte sur le ring pour déclarer Brown vainqueur malgré les menaces de Spirito. Il est roué de coups et, pris de panique, avale sa feuille de notation. Un autre juge prend le relais et décide de déclarer Kid Francis vainqueur pour calmer les spectateurs. En vain. Des revolvers sont brandis, des coups de feu tirés en l'air. La foule veut la peau du noir-américain Al Brown. Ce dernier ne devra son salut qu'à la puissance de ses jambes qui lui permetteront de fuir in extremis.
Dès le lendemain, la Fédération de boxe rétablira la victoire d'Al Brown. Peu importe pour Carbone et Spirito, ce match historique leur a assuré une recette record.
Dans la Pègre, l'autorité des parrains est incontestée. Une portion de la ville est soumise à leur racket tandis que nombre de maisons closes de la côte sont passées sous leur contrôle. Autour du Vieux-Port sont entreposées dans les bistrots des machines à sous trafiquées, dont un certain nombre appartiennent aux hommes de Carbone et Spirito. Ce bizness perdurera de 1931 à 1937, année du décret qui les interdira. Il faut aussi ajouter à cela toutes sortes de trafics: la drogue et les femmes comme on l'a vu, l'or, l'alcool, la fausse monnaie, les faux timbres, les armes... Ce dernier a débuté en 1936. Contournant le blocus imposé par la France, Carbone et Spirito fournissent en armes les troupes du général Franco. Et quand un de leurs hommes, Louis Raggio, futur grand résistant, est arrêté à bord d'un camion bourré de 12 000 mitraillettes, ils changent de moyen de transport et optent pour la voie maritime : des bateaux chargés d'armes à Anvers font la liaison entre le port belge et les ports espagnols tenus par les franquistes.
En 1938, les duettistes réussissent un coup aussi loufoque que génial : l'importation illégale de 34 tonnes de parmesan. La France et la Grande-Bretagne ont en effet décrété un embargo sur les produits italiens après que Mussolini ait chassé du trône éthiopien le négus Haïlé-Selassié 1er. Pour nombre de Marseillais d'origine italienne, c'est la catastrophe : les fromages de la péninsule sont introuvables ou hors de prix. Le tandem marseillais charge alors un pêcheur d'oursins, oncle de Cabone, de remplir de 34 tonnes de parmesan un vieux bateau qu'ils ont racheté. Une fois chose faite à Gênes, le bateau doit officiellement partir pour Barcelone mais fait cap sur Marseille. La cargaison est débarquée et transposée dans deux camions. Malheureusement pour le duo, la Douane intervient et saisit le fromage. Mais le parmesan étant une denrée périssable, la marchandise doit être aussitôt mise aux enchères. Dissuadant les possibles acquéreurs de tenter un quoi que ce soit, Carbone et Spirito rachètent les 34 tonnes de parmesan pour une bouchée de pain. Le fromage sera ensuite écoulé sur les marchés de Marseille. Jeannot, le frère de Paul, dira à ce propos : "Paul on aurait dût le décorer pour l'affaire des fromages. Le parmesan était introuvable en France. Grâce à lui, les ménagères ont pu en acheter dans le commerce normal à un prix raisonnable... Je ne vois pas quel mal il y avait à ça".
Carbone et Spirito règnent donc en maître sur Marseille. Mais cela n'empêche pas d'autres voyous de s'affirmer sur le pavé phocéen. C'est le cas par exemple de Jo Renucci, braqueur, et de ses frères Noël et Barthélémy, spécialistes des jeux, de Jacques Ulysse, trafiquant de femmes, d'Antoine Ottaviani, dit le Boxeur, de Dominique Paoleschi, souteneur, ou encore, dans le secteur de la drogue, des frères Aranci et de Jean Vinciléoni.
Mais dans ces années-là, une fraterie surtout prend de l'ampleur à vue d'oeil dans le Milieu marseillais : celle des frères Guérini. Carbone et Spirito observent d'un air inquiet l'ascenssion de ces rivaux. Et si Spirito prône la guerre ouverte, Carbone serait lui plutôt favorable à une paix de façade. Un beau jour, sans doute en 1937, rendez-vous est pris dans un restaurant avec les deux frères les plus en vue de la fraterie, Antoine et Barthélémy, dit Mémé. Une sorte de pacte est décidé entre les deux parties : les Guérini peuvent s'activer tant qu'ils le veulent dans le domaine de la prostitution à condition qu'ils ne touchent à aucun des autres bizness dans lesquels se distinguent les deux caïds Carbone et Spirito. Ainsi les Guérini sont rapidement à la tête d'un petit empire de la prostitution, Carbone et Spirito leur ayant laissé une grosse part du gâteau. Mais le tandem continue de règner sur Marseille, et ce malgré la défaite de leur candidat Sabiani aux municipales de 1935 face à Henri Tasso, socialiste soutenu par les Guérini qui restera à la mairie jusqu'en 1937.
La défaite de Sabiani n'est pas due au hasard. Après ses prises de position pendant les affaires Stavisky et Prince il a été rejeté de tous les côtés et s'est alors tourné vers l'extrême droite. En 1936, il devient un pilier du PPF de Jacques Doriot, dont le service d'ordre est composé essentiellement d'hommes recrutés par Carbone et Spirito. Ces gros bras se transforment en briseur de grèves et organisent des attentats dans le port pour freiner l'acheminement de l'aide aux Républicains espagnols.
Mais parallèlement à leur réussite et leurs déboirs marseillais, Carbone et Spirito s'intéressent aussi à une autre ville: Paris.
Alors qu'à Paris les voyous corses s'installent sans partage à coups de revolvers, Carbone et Spirito réclament eux aussi leur part du gâteau. La ville leur plaît. La femme de Carbone, Marcelle, possède d'ailleurs un appartement boulevard Pereire, dans le XVIIe. Par ailleurs, en juillet 1931, Paul Carbone est dénoncé par un homme d'affaires grec dans une affaire de vol rue Michel-Ange. La victime se rétractera dès le lendemain.
À Montmartre, véritable capitale de la Pègre française, Carbone et Spirito investissent dans les bars, les boîtes et les bordels. Les intérêts parisiens du duo sont gérés jusqu'en 1936 par un ancien violoniste, Antoine Nicolini. Pour ce qui est des cercles de jeu, leur homme de confiance est Gaëtan Lherbon, Baron de Lussatz, qui a été inquiété avec eux dans l'affaire Prince. Lherbon, né en 1888, est sans doute le seul aristocrate du Milieu. Il est pourtant un dur qui a eu de 13 à 37 ans une véritable vie d'aventurier. Malgré son visage de croque-mort et sa réputation d'homme dangereux, il connaît le tout-Paris, fréquente tous les milieux et touche à tout ce qu'il peut. Un atypique devenu un ami et le relais parisien des duettistes.
Ces derniers s'immiscent également dans les coulisses du pouvoir politique et médiatique parisien : le préfet de police de Paris Jean Chiappe, un homme influent, et son neveu Carbuccia, directeur du journal "Gringoire", deviennent, parmi d'autres, leurs amis. C'est aussi le cas d'un jeune chanteur corse qui monte, Tino Rossi. Tout ce petit cercle se rend des services et se côtoie dans les soirées mondaines, Carbone et Spirito fréquentant les meilleures tables de Paris, ainsi que ses champs de courses et ses cercles de jeu.
À la veille de la deuxième Guerre Mondiale le duo multiplie les allers-retours entre Marseille et Paris.
Avec la guerre, les affaires des patrons de Marseille ne vont guère connaître de coup dur, et même se développer un maximum : Carbone et Spirito optent pour la Collaboration et en tireront tous les profits possibles, élargissant encore plus leur palette d'activités. Et après la Libération, si Carbone n'est plus de ce monde, Spirito va lui poursuivre sa route en partant pour l'étranger et se distinguera dans le trafic international d'héroïne en direction des Etats-Unis : la French Connection. La quatrième partie de cette suite d'articles sera donc la dernière et cloera le dossier sur Carbone et Spirito.

