Carbone et Spirito (3/4) : Les Patrons de Marseille

Carbone et Spirito (3/4) : Les Patrons de Marseille
Partie III : Les Patrons de Marseille


1. Dans la Politique avec Simon Sabiani

C'est en 1931 avec l'arrivée à la mairie de Simon Sabiani que Carbone et Spirito sont véritablement envoyés au sommet. Simon Sabiani, c'est l'homme politique derrière lequel ils se sont rangés. À l'époque la pratique est courante, les politiques de tous bords s'adjoignant les services de truands afin d'encadrer les colleurs d'affiches, gêner les réunions des concurrents, assurer le service d'ordre, faire le coup de poing, fausser les résultats de l'un ou l'autre bureau de vote, et quelques autres broutilles plus ou moins légales. En échange de quoi les politiques arrangent les affaires de leurs "agents électoraux", de la levée d'interdiction de séjour aux emplois fictifs, en passant par une certaine tolérance quant à leurs activités. Chaque parti possède ainsi une petite armée d'hommes de main : on retrouve les Renucci aux côtés des Radicaux, les Guérini avec les socialistes, et le tandem Carbone-Spirito avec l'ambitieux carriériste Simon Sabiani. Ce corse sans scrupules et démagogue né en 1888 à Casamaccioli a été élu député en 1928 sur la liste des Indépendants et pratique un clientélisme à grande échelle, notamment auprès de la communauté corse de Marseille (forte de 60 000 membres). Paul Carbone y voit une opportunité et se glisse avec ses hommes dans le sillage de Sabiani. Ils deviennent amis, le politique n'hésitant pas à s'afficher aux mêmes tables que le gangster et à proclamer dans un discours "rarement dans ma vie je n'ai rencontré de coeur aussi noble que celui de Carbone".

En juillet 1930 il n'hésite pas non plus à soutenir le frère de Paul Carbone, François dit Tchichakoff, alors que ce dernier est jugé pour le meurtre d'un proxénète. Il essaiera même d'influencer les jurés. Parallèlement, Sabiani crée le poste d'inspecteur des stades spécialement pour Jeannot, l'autre frère de Carbone. Lequel Jeannot tirera quelques temps plus tard, en 1936, sur l'homme de main d'un adversaire de Sabiani, Ferri Pisani, et le blesse à la cuisse sans n'être inquiété une seule seconde. Ce genre d'épisode violent est fréquent pendant les campagnes. En 1935 par exemple, une fusillade éclate entre des hommes de Carbone et ceux d'Antoine Guérini à la sortie d'une réunion électorale près de la gare Saint-Charles, sans faire de blessés.

En 1931 l'appui de Carbone et Spirito à Simon Sabiani paye : ce dernier est nommé premier adjoint au maire par Georges Ribot, successeur de Siméon Flaissières mort la même année. Mais c'est bien le corse Sabiani qui contrôlera la mairie jusqu'en 1935. Les parrains marseillais s'assurent ainsi de solides appuis.

Néanmoins, ces liens contre-nature et connus peuvent aussi apporter des désagréments. C'est le cas notamment en 1934.


2. De Stavisky à Prince

Le 8 janvier 1934 le cadavre du financier véreux Serge Alexandre Stavisky est retrouvé à Chamonix. Le scandale éclate, Stavisky ayant mouillé nombre de personnages haut placés de la IIIe Republique. Une crise politique née et embrase la France entière. Le 12 février, 50 000 socialistes et communistes manifestent leur mécontentement à Marseille. Des incidents éclatent et des coups de feu sont tirés depuis une voiture sur des chefs de la Sûreté générale. Certains disent avoir vu au volant du véhicule des gangsters proches de Paul Carbone. Sabiani est pointé du doigt, accusé d'être un fasciste et est lâché par les Républicains de droite et de gauche. Il glissera inexorablement vers l'extrême droite.

Le 21 février 1934, c'est le corps déchiqueté d'Albert Prince, conseiller à la cour d'appel de Paris, qui est découvert sur la ligne ferroviaire Paris-Dijon. L'inspecteur Bonny, un policier trouble qui collaborera avec l'Allemagne nazi sous l'Occupation en association avec des truands parisiens, est chargé de l'enquête et accuse, sur la base d'indices falsifiés et de faux témoignages, Paul Carbone, François Spirito et leur ami monégasque le baron Gaëtan Lherbon de Lussatz, qui leur sert de relais sur Paris, du meurtre d'Albert Prince. Les trois hommes sont arrêtés et emprisonnés à Dijon le 29 mars. À travers Carbone, Sabiani pense que c'est lui qu'on a voulu atteindre. Il fait imprimer et coller des affiches dans toute la ville sur lesquelles on peut lire, entre autres choses, "Carbone est mon ami". Par la suite, l'adjoint au maire n'a de cesse de remuer ciel et terre pour défendre ses "amis". Carbone, Spirito et Lherbon sont finalement libérés le 26 avril après vingt jours d'emprisonnement et écopent d'un non-lieu, le dossier d'accusation étant beaucoup trop maigre.

À Marseille Simon Sabiani a orchestré une réception triomphale pour le retour du duo marseillais. Sur les quais de la gare 2000 personnes les attendent. Le long des rues principales de la ville, leur cortège est acclamé par des milliers d'habitants. Marseille applaudit ses bandits bien-aimés, les héros du jour. Pour la première fois Carbone et Spirito mesurent l'étendue de leur prestige et de leur réussite. Ils sont au sommet de leur gloire.


3. Les Pachas Marseillais

Carbone et Spirito sont les véritables patrons de la ville et mènent grand train de vie : soupers aux meilleures tables, costumes des plus grands tailleurs, déplacements en limousines, fréquentation assidue du Casino de Monte-Carlo... Carbone a ouvert son bar, le Beauvau, supervisé par son frère Jean, où se pressent le tout-Marseille et le tout-Paris, ces messieurs de la capitale venant en curieux voir les gangsters dont les journaux ont parlé dans l'affaire Prince. Paul Carbone possède aussi un yatch, le Roselyne, amarré près de Bandol. Le duo y reçoit les vedettes du show-bizz et de nombreuses personnalités. Spirito a lui aussi son propre comptoir, l'Amical Bar, près de l'Opéra, où il joue les juges de paix en arbitrant les conflits entre voyous.

Carbone et Spirito ont des amis dans tous les domaines : des politiques, des amiraux, des avocats, des industriels, des vedettes, et même des académiciens. Lorsque des journalistes parisiens descendent à Marseille ils les soignent aux meilleurs tables et dans les plus grands hôtels, leur faisant faire la tournée du Marseille By Night. Un reporter revenu de Chicago recevra cette invitation de Paul Carbone : "Cher ami, venez passer deux jours avec moi à Marseille. Vous me raconterez ce que vous avez vu en Amérique et à quoi tient la puissance d'Al Capone". Carbone et Spirito se donnent ainsi des airs de grands bourgeois tous puissants. François Spirito se mariera d'ailleurs en 1939 tel un honnête homme, et obtiendra deux enfants de cette union.

C'est ce même Spirito qui, passionné de boxe, organise des combats quelque peu truqués. Son poulain se fait appeler Kid Francis, mais il s'agit en fait de son cousin Francis Buonaugura, champion de France des poids coqs et chouchou du public marseillais. Spirito a monté de toute pièce un premier combat en janvier 1930, mettant aux prises son champion avec un faux boxeur américain, Georges Mack, qui n'était en fait qu'un amateur recruté sur les quais de Marseille. Le 10 juillet 1932, rebelotte, sauf que cette fois l'adversaire du Kid est un vrai professionel américain, Al Brown, venu à Marseille défendre son titre de champion du monde. Le match était très attendu et 12 000 fervents supporters du boxeur marseillais sont venus assister à sa victoire certaine. Néanmoins, au bout de 15 rounds, les deux adversaires sont toujours debout. Aux points, Al Brown est clairement vainqueur. Mais voyant la tension monter, l'arbitre hésite à donner le résultat. L'émeute commence à gagner la salle. Un juge de boxe américain monte sur le ring pour déclarer Brown vainqueur malgré les menaces de Spirito. Il est roué de coups et, pris de panique, avale sa feuille de notation. Un autre juge prend le relais et décide de déclarer Kid Francis vainqueur pour calmer les spectateurs. En vain. Des revolvers sont brandis, des coups de feu tirés en l'air. La foule veut la peau du noir-américain Al Brown. Ce dernier ne devra son salut qu'à la puissance de ses jambes qui lui permetteront de fuir in extremis.
Dès le lendemain, la Fédération de boxe rétablira la victoire d'Al Brown. Peu importe pour Carbone et Spirito, ce match historique leur a assuré une recette record.


4. Caïds du Milieu

Dans la Pègre, l'autorité des parrains est incontestée. Une portion de la ville est soumise à leur racket tandis que nombre de maisons closes de la côte sont passées sous leur contrôle. Autour du Vieux-Port sont entreposées dans les bistrots des machines à sous trafiquées, dont un certain nombre appartiennent aux hommes de Carbone et Spirito. Ce bizness perdurera de 1931 à 1937, année du décret qui les interdira. Il faut aussi ajouter à cela toutes sortes de trafics: la drogue et les femmes comme on l'a vu, l'or, l'alcool, la fausse monnaie, les faux timbres, les armes... Ce dernier a débuté en 1936. Contournant le blocus imposé par la France, Carbone et Spirito fournissent en armes les troupes du général Franco. Et quand un de leurs hommes, Louis Raggio, futur grand résistant, est arrêté à bord d'un camion bourré de 12 000 mitraillettes, ils changent de moyen de transport et optent pour la voie maritime : des bateaux chargés d'armes à Anvers font la liaison entre le port belge et les ports espagnols tenus par les franquistes.

En 1938, les duettistes réussissent un coup aussi loufoque que génial : l'importation illégale de 34 tonnes de parmesan. La France et la Grande-Bretagne ont en effet décrété un embargo sur les produits italiens après que Mussolini ait chassé du trône éthiopien le négus Haïlé-Selassié 1er. Pour nombre de Marseillais d'origine italienne, c'est la catastrophe : les fromages de la péninsule sont introuvables ou hors de prix. Le tandem marseillais charge alors un pêcheur d'oursins, oncle de Cabone, de remplir de 34 tonnes de parmesan un vieux bateau qu'ils ont racheté. Une fois chose faite à Gênes, le bateau doit officiellement partir pour Barcelone mais fait cap sur Marseille. La cargaison est débarquée et transposée dans deux camions. Malheureusement pour le duo, la Douane intervient et saisit le fromage. Mais le parmesan étant une denrée périssable, la marchandise doit être aussitôt mise aux enchères. Dissuadant les possibles acquéreurs de tenter un quoi que ce soit, Carbone et Spirito rachètent les 34 tonnes de parmesan pour une bouchée de pain. Le fromage sera ensuite écoulé sur les marchés de Marseille. Jeannot, le frère de Paul, dira à ce propos : "Paul on aurait dût le décorer pour l'affaire des fromages. Le parmesan était introuvable en France. Grâce à lui, les ménagères ont pu en acheter dans le commerce normal à un prix raisonnable... Je ne vois pas quel mal il y avait à ça".


5. Les Forces Vives du Vieux-Port

Carbone et Spirito règnent donc en maître sur Marseille. Mais cela n'empêche pas d'autres voyous de s'affirmer sur le pavé phocéen. C'est le cas par exemple de Jo Renucci, braqueur, et de ses frères Noël et Barthélémy, spécialistes des jeux, de Jacques Ulysse, trafiquant de femmes, d'Antoine Ottaviani, dit le Boxeur, de Dominique Paoleschi, souteneur, ou encore, dans le secteur de la drogue, des frères Aranci et de Jean Vinciléoni.

Mais dans ces années-là, une fraterie surtout prend de l'ampleur à vue d'oeil dans le Milieu marseillais : celle des frères Guérini. Carbone et Spirito observent d'un air inquiet l'ascenssion de ces rivaux. Et si Spirito prône la guerre ouverte, Carbone serait lui plutôt favorable à une paix de façade. Un beau jour, sans doute en 1937, rendez-vous est pris dans un restaurant avec les deux frères les plus en vue de la fraterie, Antoine et Barthélémy, dit Mémé. Une sorte de pacte est décidé entre les deux parties : les Guérini peuvent s'activer tant qu'ils le veulent dans le domaine de la prostitution à condition qu'ils ne touchent à aucun des autres bizness dans lesquels se distinguent les deux caïds Carbone et Spirito. Ainsi les Guérini sont rapidement à la tête d'un petit empire de la prostitution, Carbone et Spirito leur ayant laissé une grosse part du gâteau. Mais le tandem continue de règner sur Marseille, et ce malgré la défaite de leur candidat Sabiani aux municipales de 1935 face à Henri Tasso, socialiste soutenu par les Guérini qui restera à la mairie jusqu'en 1937.

La défaite de Sabiani n'est pas due au hasard. Après ses prises de position pendant les affaires Stavisky et Prince il a été rejeté de tous les côtés et s'est alors tourné vers l'extrême droite. En 1936, il devient un pilier du PPF de Jacques Doriot, dont le service d'ordre est composé essentiellement d'hommes recrutés par Carbone et Spirito. Ces gros bras se transforment en briseur de grèves et organisent des attentats dans le port pour freiner l'acheminement de l'aide aux Républicains espagnols.

Mais parallèlement à leur réussite et leurs déboirs marseillais, Carbone et Spirito s'intéressent aussi à une autre ville: Paris.


6. En route pour la capitale

Alors qu'à Paris les voyous corses s'installent sans partage à coups de revolvers, Carbone et Spirito réclament eux aussi leur part du gâteau. La ville leur plaît. La femme de Carbone, Marcelle, possède d'ailleurs un appartement boulevard Pereire, dans le XVIIe. Par ailleurs, en juillet 1931, Paul Carbone est dénoncé par un homme d'affaires grec dans une affaire de vol rue Michel-Ange. La victime se rétractera dès le lendemain.

À Montmartre, véritable capitale de la Pègre française, Carbone et Spirito investissent dans les bars, les boîtes et les bordels. Les intérêts parisiens du duo sont gérés jusqu'en 1936 par un ancien violoniste, Antoine Nicolini. Pour ce qui est des cercles de jeu, leur homme de confiance est Gaëtan Lherbon, Baron de Lussatz, qui a été inquiété avec eux dans l'affaire Prince. Lherbon, né en 1888, est sans doute le seul aristocrate du Milieu. Il est pourtant un dur qui a eu de 13 à 37 ans une véritable vie d'aventurier. Malgré son visage de croque-mort et sa réputation d'homme dangereux, il connaît le tout-Paris, fréquente tous les milieux et touche à tout ce qu'il peut. Un atypique devenu un ami et le relais parisien des duettistes.

Ces derniers s'immiscent également dans les coulisses du pouvoir politique et médiatique parisien : le préfet de police de Paris Jean Chiappe, un homme influent, et son neveu Carbuccia, directeur du journal "Gringoire", deviennent, parmi d'autres, leurs amis. C'est aussi le cas d'un jeune chanteur corse qui monte, Tino Rossi. Tout ce petit cercle se rend des services et se côtoie dans les soirées mondaines, Carbone et Spirito fréquentant les meilleures tables de Paris, ainsi que ses champs de courses et ses cercles de jeu.

À la veille de la deuxième Guerre Mondiale le duo multiplie les allers-retours entre Marseille et Paris.



Avec la guerre, les affaires des patrons de Marseille ne vont guère connaître de coup dur, et même se développer un maximum : Carbone et Spirito optent pour la Collaboration et en tireront tous les profits possibles, élargissant encore plus leur palette d'activités. Et après la Libération, si Carbone n'est plus de ce monde, Spirito va lui poursuivre sa route en partant pour l'étranger et se distinguera dans le trafic international d'héroïne en direction des Etats-Unis : la French Connection. La quatrième partie de cette suite d'articles sera donc la dernière et cloera le dossier sur Carbone et Spirito.
# Posté le jeudi 19 juillet 2007 13:20
Modifié le vendredi 20 juillet 2007 14:12

Carbon et Spirito (2/4) : Des Parrains en Puissance

Carbon et Spirito (2/4) : Des Parrains en Puissance
Au début des années 20 le duo Carbone-Spirito prend forme et va alors commencer son enrichissement - d'abord en Egypte, puis à Marseille en s'attaquant à divers secteurs, notamment celui de la drogue. L'ascenssion de "Venture" Carbone et "Lydro" Spirito est en marche.






Partie II : Des Parrains en Puissance


1. L'Egypte, ou le début de la fortune

Si au début des années 20 les deux hommes sont amis, c'est néanmoins un événement précis qui va les souder à jamais. Le dur Carbone, d'ailleurs connu pour son adresse dans le maniement du couteau, avait eu maille à partir avec des concurrents égyptiens. Il avait en effet pris sous son aile une de leurs protégées qui avait été maltraitées. Remontés, les égyptiens enlevèrent Carbone, l'emmenèrent dans le désert avant de l'enterrer jusqu'au cou, lui barbouillant le visage de miel pour attirer les fourmis. Spirito parvînt à retrouver son ami après deux jours de recherches acharnées, à demi-mort. Les deux hommes ne devaient plus se quitter

Mis à part ce souvenir désagréable, la période égyptienne reste une époque charnière pour les duettistes.Ils nouent des liens avec les gros proxénètes du Caire et d'Alexandrie, font venir de nouvelles filles de Marseille et s'enrichissent visiblement. En 1924 Paul Carbone est expulsé d'Egypte. Lui et Spirito envoient quelques temps plus tard leurs femmes à Buenos Aires, lesquelles sont rejointes par celles de Jean et François Carbone, dit Tchichakoff, les deux frères de Paul, en 1928.

En 1929 "Venture" et "Lydro" achètent une splendide maison de tolérance au Caire: la Rose des Sables. Ils y envoient les "plus belles filles" de France comme dira plus tard Spirito. Et alors que Carbone se cantonne dans la capitale égyptienne pour faire démarrer la boîte, son acolyte descend, lui, la vallée de Nil afin de rencontrer des producteurs d'opium. Car si l'Egypte est le pays qui offre les débouchés les plus florissants aux souteneurs français, c'est aussi le royaume des stupéfiants, la vallée du Nil étant la véritable plaque tournante mondiale de tous les trafics de drogue possibles et imaginables.

Mais, entre-temps, à Marseille, les duettistes se sont fait un nom.


2. Marseille, ou comment jouer à Al Capone

Dans la deuxième moitié des années 20, le duo corso-italien s'est taillé une réputation dans le Milieu marseillais. Les deux hommes se sont rapidement lancés dans le racket à grande échelle : bars, hôtels, bordels, cabarets, épiceries, tout y passe, même les marchands de fruits et légumes. Avec la nouvelle manne financière que créée cette activité, Carbone et Spirito se lancent à corps perdu dans la "traite des blanches" et envoient leurs filles de joie en Argentine, à Tunis, au Caire... Grâce à leur argent et leurs contacts ils rendent beaucoup de services, en échange de quoi ils demandent à être épaulés sur l'une ou l'autre affaire. Ainsi travailleront pour eux le temps de quelques coups de main des personnages comme les frères Guérini, Jo Renucci, Auguste Ricord (futur pilier de la French Connection), les frères Aranci (eux aussi trafiquants internationaux de drogue) ou encore Mathieu Zampa (père du caïd Tany Zampa). Ils montent de cette manière une petite mais solide armée de nervis.

À la fin des années 20, le duo prend des parts dans les maisons closes de la côte, de Marseille à Nice en passant par Cannes. Gare aux récalcitrants. Carbone et Spirito ont les arguments pour les faire plier. Par ailleurs, quelques temps avant, ils s'étaient associés au dénommé Martini, dit "le Beau Markin", chef d'une bande de faussaires qui fournit le Milieu marseillais. Elle émettera tout au long des années 20 de faux timbres, de la fausse monnaie, de faux mandats postaux, de faux passeports, de fausses cartes d'identités, etc... Carbone et Spirito couvriront les activités de la bande jusqu'en 1929, date à laquelle est arrêté le Beau Markin. Dans le même temps, grâce aux contacts corses de Carbone avec les responsables des dockers, lui et son accolyte François Spirito tiennent le port de Marseille, ce qui leur permet de toucher à tous les trafics : cigarettes, or, alcool, et bien sûr drogue.


3. À fond dans les Stup'

Dès le début de leur association Paul Carbone et François Spirito ont misé sur la drogue. Dans la deuxième moitié des années 20, ils s'y mettent sérieusement. Avec l'opium tout d'abord. Comme on l'a vu, Spirito a profité de ses séjours en Egypte pour prendre contacts avec les revendeurs d'opium (venu de Shangaï) qui longent la vallée du Nil. Carbone, de son côté, s'en est allé recruter des navigateurs corses pour faire la liaison Alexandrie-Marseille. Lorsque les bateaux chargés de "pâte brûne" s'approchent des côtes marseillaises, leurs occupants jettent les sacs d'opium à la mer, des pêcheurs des Goudes venant ensuite réceptionner les paquets à bord de leurs barques. Une technique encore utilisée aujourd'hui et qui a été inventée de toute pièce par le tandem marseillais. Une fois à Marseille, l'opium est revendu et consommé directement dans les fumeries du Vieux-Port. Le "marché aux stupéfiants" se tient dans les bars voisins de l'Opéra. S'y marchande aussi la cocaïne.

Et c'est Paul Carbone qui s'est chargé de ce bizness. Il achète légalement la cocaïne à des usines suisses pour ensuite officiellement l'envoyer à l'étranger. En vérité, une bonne partie de la marchandise est destinée à des revendeurs français, venus de Paris pour la plupart, les principaux consommateurs se trouvant dans la capitale.

Mais en cette fin des années 20, Paul Carbone a d'autres préoccupations : en effet la consommation française d'opium baisse à vue d'oeil. Mais pas question d'abandonner. Il s'associe avec un trafiquant grec de renom, Astras, recherché par les polices de plusieurs pays et qui, pour l'heure, a besoin d'un bras armé. Il a en effet en face de lui un concurrent de poids : un compatriote du nom d'Elias Eliopoulos, dit "Elie", qui a pignon sur rue à Paris et fréquente toute la haute société aristocratique européenne. En 1930, Astras n'hésite pas à balancer à la police une transaction commanditée par Eliopoulos, tandis que dans le même temps Carbone s'en va menacer le frère de ce dernier à Paris. En mai 1931 "Elie" est expulsé de France par les autorités. Astras et Carbone ont alors le champ libre. Pas encore tout à fait. À Istanbul, Eliopoulos se présente à la gare de la ville pour bloquer la filière concurente. Carbone est là qui l'attend, un revolver à la main, et lui assène un violent coup de crosse à la tête. Finalement, en 1932, Elias Eliopoulos est arrêté et son réseau démantelé. Astras vole alors les contacts turcs d'Elie, chargés de produire la "pâte brune", et envoie ses cargaisons d'Istanbul à Paris par train avant de les faire, une fois transformées en morphine ou en héroïne, partir pour les Etats-Unis. Les affaires marchent bien.

Pendant ce temps, dans le but de pallier la baisse de consomation d'opium en France, Spirito prend lui aussi des mesures, et décide de se lancer dans l'héroïne à la fin des années 20. Néanmoins le marché français est restreint. Outre-atlantique en revanche, il explose. Spirito met alors en place toute une filière, notamment grâce à ses contacts égyptiens à qui il achète l'opium brut, et surtout grâce aux relations qu'il entretient avec son pays d'origine, l'Italie. Elles lui premettent de rencontrer l'italo-américain Vito Genovese au début des années 30, lui-même envoyé en Europe par son boss Lucky Luciano pour monter des filières de drogues.

Une fois les contacts en place, reste à fabriquer l'héroïne. Pour ce faire, Carbone et Spirito recrutent Dominique Albertini, un chimiste doué qui a lui-même été formé par Charles Fortin, l'homme à l'origine du "savoir-faire à la française" dans la préparation de l'héroïne. Son successeur Albertini formera lui-même entre autres Joseph Cesari, futur meilleur préparateur d'héroïne au monde, qui aura de son côté une bonne dizaine d'élèves. Pour l'heure, ils 'agit de trouver un laboratoire. Carbone et Spirito en installent un pour leur chimiste dans une villa isolée de Bandol. Une fois prête, la drogue est confiée à des marins qui font la traversée à destination de New-York (il s'agit des frères Ansaldi, d'Albert Bistoni et de Joseph Orsini, qui deviendront de grands trafiquants dans les années 50 et 60), où elle est prise en main par les hommes de Lucky Luciano. Les quantités sont ridicules par rapport à celles d'aujourd'hui, mais il s'agit bien là du premier réseau de la French Connection.


Autant dire que la drogue, tout comme le reste, est une affaire qui roule. Mais tout cela n'aurait pu être possible sans de solides attaches politiques. Et des attaches politiques Carbone et Spirito en ont, notamment en la personne de Simon Sabiani. Elles leur permettront de prospérer tout au long des années 30 et de s'élever véritablement au rang de "parrains". Tout cela sera relaté dans une troisième partie intitulée Les Patrons de Marseille.
# Posté le vendredi 13 juillet 2007 09:58
Modifié le vendredi 20 juillet 2007 14:16

Carbone et Spirito (1/4) : Deux Hommes, Deux Histoires

Carbone et Spirito (1/4) : Deux Hommes, Deux Histoires
Le duo marseillais formé du corse Paul "Venture" Carbone et de l'italien François "Lydro" Spirito est exceptionnel. Deux personnages complémentaires partis de rien qui ont profondément transformé le Milieu ; des touche-à-tout qui se sont immiscés dans les mondes de la politique, des affaires et du show-biz, qui ont régné sur la voyoucratie marseillaise tout au long des années 30, ont jeté les véritables bases de la futur French Connection, ont monté un véritable empire de prostitution et d'établissements de luxe entre Paris, Buenos Aires, l'Afrique du Nord et la Côte d'Azur, ont mis en place les premiers un important réseau de racket sur Marseille, ont tiré tous les profits possibles de la collaboration avec l'Allemagne sous l'Occupation, ont touché à toutes sortes de trafics à travers la planète, de New-York à Shangaï en passant par Beyrouth, Le Caire, Madrid... et tout cela sans n'être jamais véritablement inquiétés.

Voici donc en quatre parties le récit de la plus fantastique association qu'ait connu le Milieu hexagonal.






PARTIE I : Deux Hommes, Deux Histoires







1. Venture Carbone

Paul Bonaventure Carbone, dit Venture, est né le 14 février 1894 à Popriano, en Corse, d'un père navigateur aux messageries maritimes. Très tôt le paternel installe sa famille dans le quartier traditionnel de la communauté corse de Marseille : le Panier. Enfant, Paul est un élève studieux et intelligent. Il obtient d'ailleurs son certificat d'études. Mais la mort de son père en 1906 vient briser sa carrière scolaire, et à 12 ans le petit Paul a à sa charge sa mère veuve et ses deux petits frères François et Jean. Il accepte alors tous les petits boulots qui lui sont proposés : vendeur de journaux, docker et marin.

Poussant dans la rue, "Venture" a les arguments pour se faire entendre : une carrure massive, un torse puissant et un cou de taureau. Cela lui sert notamment pendant les parties de dés qu'il organise avec ses amis du Panier, ou alors dans l'un ou l'autre bal de Saint-Jean où il fait le beau. À la suite d'une bagarre qui contraindera à 2 mois de repos un docker de la Joliette, le jeune Paul Carbone est repéré par les services de police. Et fatalement en 1914 il aterrit dans les Bataillons d'Afrique, autrement appelés Bat' d'Af', ce corps d'armée à la discipline féroce réservé aux fortes têtes des bas-fonds français.

Et une forte tête, Carbone en est une. Se pliant difficilement à la discipline de fer en vigueur dans les Bat' d'Af', il se retrouve souvent à la section disciplinaire. Et y gagne une myriade de tatouages aussi divers que variées sur le torse, dans le dos, sur les hanches, les omoplates, les bras... et un amusant "au plaisir des dames" au-dessus des parties intimes. Il essaiera d'ailleurs quelques années plus tard de les effacer, ces "bouzilles" se mariant mal avec son image nouvel de gangster "respectable". En attendant, la Grande Guerre arrive et envoie Carbone au feu, d'abord au Maroc puis à Verdun en 1917. Il y fait preuve d'un courage sans pareil et obtient une médaille militaire après s'être blessé au Chemin des Dames.

De retour à Marseille en 1919, Paul "Venture" Carbone s'est clairement endurci. Il reprend du service dans les messageries maritimes qu'il avait quittées en 1914 et s'en sert comme couverture pour voyager en Orient et en Extrême-Orient, sur les conseils de Joseph le Corse, un de ses cousins. Il fait passer à Marseille ses premiers paquets d'opium - de très petites quantités pour l'instant. Ces voyages sont aussi et surtout l'occasion de prendre des contacts et de repérer des points de chute dans le but de faciliter divers trafics à venir, notamment celui des femmes.

Peu de temps après il quitte les messageries maritimes et s'adonne alors pleinement au commerce des femmes. Rusé et costaud, tenant une réputation et une force tranquille évidente, Carbone se taille une place de choix parmi les souteneurs marseillais. Ambitieux, il veut s'envoler vers d'autres horizons et envoie sa "gagneuse" Lola en Egypte au début des années 20 avant de la rejoindre peu de temps après au Caire. Une ville qui, au même titre qu'Alexandrie, compte une importante communauté de proxénètes français, notamment Honoré le Fou, leur doyen, ou encore le futur caïd Dominique Paoleschi. Mais Carbone retrouve surtout au Caire Lydro, alias Françaois Spirito. C'est là qu'il se liera définitivement d'amitié avec lui.



2. Beau Ficelle

Celui-ci est né le 23 janvier 1900 à Itri, en Italie du sud. Son enfance est plutôt difficile. Sévèrement battu par des carabiniers pour un vol de pommes alors qu'il n'a que 10 ans, il jure alors de devenir quelqu'un de craint. À 13 ans il débarque à Marseille, et se fait, dans cette jeunesse orageuse, remarquer pour des affaires de coups et blessures, d'escroqueries et bien sûr de proxénétisme.

En effet, Spirito est un séducteur. Si certains l'appellent Lydro en raison des cicatrices de variole qui lui rongent les joues, les jeunes filles lui préfèrent le surnom de "Beau Ficelle". Physiquement Spirito est d'un tout autre genre que Carbone : long et mince, distingué et d'une élégance soigné, son sourire enjoliveur fait des ravages parmi ces dames. Il aime jouer les vedettes et fait un temps le danseur mondain.

Mais derrière ce dandy qui joue les Don Juan se cache bel et bien un truand aguerri. Spécialisé dans le proxénétisme, il est l'amant d'une tenancière de maison close. C'est néanmoins pour une escroquerie au jeu portant sur 400 000 francs qu'il est pour la première fois inquiété. Sans suite. À Paris il n'hésite pas à abattre de sang froid un proxénète algérien avec qui il avait un différend. Simulant la folie, il sera transféré dans un asile marseillais avant de rapidement recouvrer sa liberté.

Spirito est aussi un aventurier dans l'âme. C'est pourquoi il partira pour Le Caire avec Angèle, dite Nina, la femme qui travaille pour lui. Et c'est à l'ombre des pyramides que naît son association avec Carbone. Les deux hommes comprennent qu'ils vont faire un bout de route ensemble et deviennent des inséparables. Une amitié de 20 ans.



Dans peu de temps la seconde partie de cette article : Des Parrains en Puissance, retraçant les évènements des années 20 : l'épopée égyptienne, l'ascenssion marseillaise et l'implication poussée du duo dans le trafic mondial de la drogue et des femmes.
# Posté le dimanche 08 juillet 2007 17:56
Modifié le vendredi 20 juillet 2007 14:21

PAROLES DE VOYOU : Michel Ardouin

PAROLES DE VOYOU : Michel Ardouin
Voici quelques extraits du livre de autobiographique de Michel Ardouin "Une Vie de Voyou" qui permet de mieux cerner certaines réalités du Milieu d'hier.






Hiérarchie géographique dans le Milieu parisien des années 60 et 70

Dans le Milieu il y a une hiérarchie géographique. À l'origine, les mecs viennent de la banlieue, plutôt nord, d'Argenteuil, de Saint Ouen, des coins comme ça. Des voyous de barrière comme on les appelle, qui n'ont jamais franchi les fortifs. Ensuite, il y a ceux qui commencent à monter. Les mecs traînent alors à Clichy, aux Batignolles, fréquentent les bars, mettent une tournée. Quand ils commencent à toucher de l'oseille, certains quittent leur bleu de travail. J'ai connu des bars de voyou, dans le XVIIIe, où le mec était en cotte avec la fermeture éclair sur la poitrine, le calibre et les sous pour aller jouer à la passe anglaise. Des dangers publics souvent.
Le voyou qui réussit un peu mieux monte vers le XVIIe. Il faut qu'il soit présenté, qu'un mec l'amène. Le Milieu ça marche par équipes. Dans les établissements de l'avenue Wagram, Mac Mahon, des Ternes, il fréquente des gens qui peuvent lui placer sa femme dans un meilleur endroit, qui peuvent lui fournir un armement plus convenable que celui qu'il touche sur sa zone. Il peut trouver des coéquipiers et monter sur des affaires aux dimensions nationales, voire internationales. Fini, pour lui, le cambriolage dans la banlieue d'à côté. Le mec commence à vivre. S'il rencontre une gonzesse de meilleure tenue dans le quartier, elle va le rhabiller, le faire briller.
Après le XVIIe, il peut monter vers les deux, trois bars des Champs-Elysées. Là, ça devient la classe, c'est vraiment le voyou arrivé. [...]

Pour les gonzesses, c'est pareil, il y a une ascenssion sociale : d'abord les taules pourries, puis la marche dans les quartiers un peu mieux, et ensuite les belles places : à Blondel, à Sainte-Appoline, aux Lombards... C'est une forme d'abattage de luxe, mais ce sont les chasses gardées des femmes mariées aux grands voyous. Celles-là, ce sont des Brigitte Bardot, les plus belles de Paris. Elles prennent de l'oseille à un tas de connards en Jaguar. Elles ont trois jours de congés par mois et vont chez le coiffeur tous les matins. Manucure, pédicure, le petit whisky vers les 11 heures, le caniche, l'appartement... Elles sont gâtées par leurs hommes. Sans eux, elles n'auraient pas les places qu'elles ont.


Le Système des Équipes

La plupart des gens s'équipent parce que, pour monter sur une affaire, il faut être plusieurs. Le problème des voyous, c'est qu'ils sont souvent amis et associés à la fois. Une fois qu'ils ont fait le partage de leur oseille, ils restent ensemble pour manger, pour partir en week-end avec leurs gonzesses. Si la police en trouve un, elle en fiche cinq.
Et puis il y a des mecs qui, s'ils étaient seuls, n'auraient pas les couilles qu'en groupe ils ont l'air d'avoir. C'est le problème du Milieu, à l'époque. Vu de l'extérieur, on l'imagine régi par le code de l'honneur, la parole donnée, etc... La mentalité qui prédomine, c'est plutôt : essaie de prendre la place ou l'oseille de ton collègue. Il y a des équipes de quatre ou cinq mecs [qui font des embrouilles à un mec seul] parce qu'il a bousculé quelqu'un au comptoir ou qu'il a mal regardé Untel. Chez nous, ça s'appelle des querelles d'Allemands : chercher n'importe quel prétexte pour emmerder un mec. Et, au final, ce qui l'attend, c'est casiment un tribunal.


La journée typique du Voyou des années 60

Lever vers 13 heures, aux mieux, petit déjeuner dans un rade, puis partie de belote accompagné de quelques bières dans un autre. Ensuite chacun vaque à ses obligations respectives : tailleur, garagiste... Vers 19 heures, chacun prend l'apéro dans son bar attitré où l'on sait qu'on peut le trouver. À 20 heures, changement de bar ; vers 20h30-21 heures, idem. On en fait sept ou huit tous les soirs avant d'aller dîner avec quelques amis. Ensuite, chacun repasse dans "son" bar pour prendre les comissions et, s'il fait le mac, voir s'il a un coup de téléphone de sa gonzesse. Après, on fait la fermeture à 2 heures d'un rade ou deux, avant de finir dans un cabaret corse ou dans les établissements des Champs-Elysées, de l'Opéra. Dans les annes 60, 70, ça se termine rue Darcet, à Grenelle, rue Monnier... À 6 heures, on mange la soupe à l'oignon dans un troquet des Halles, et on se page vers 8 heures.
[...]
Les bars de voyous existent parce que le truand ne supporte pas le nave et qu'il ne fréquente que les siens. C'est son foyer. Souvent, comme il n'a pas de feuilles de paie pour prendre un appartement, il crèche à l'hôtel ou dans un petit studio. Le mec se fait chier chez lui, il n'y a pas les télévisions de maintenant avec les 500 chaînes, il passe sa vie dans les bars. Il dépense mille balles par jour et loge dans un hôtel à 25 balles la nuit. Il a son enseigne préféré où il prend son petit déjeuner, reçoit ses comissions, planque son calibre et ses affaires. En plus, on fait entre sept et quinze établissements chaque soir. Sauf quelques rares sédentaires qui attendent les affaires. On boit énormément. La gloire du voyou de l'époque, c'est de s'envoyer 30 whiskies et rester droit sans dire de conneries. Parfois, avant de manger, vers 23 heures, on a déjà bu quatre-vingts pastis. [...] Mais après becqueter on marche au whisky, puis au champagne dans les clubs, enfin au rouge avec le casse-croûte du matin. Le voyou doit avoir une santé de fer. Surtout qu'après tout ça il doit encore tirer sa gonzesse!


Le Proxénétisme

Dans le proxénétisme, c'est très simple : c'est toujours le plus fort qui a raison. Si j'ai une femme et qu'un connard [veut me la piquer, je le remballe] et on lui prend tout ce qu'il a. Ca s'appelle "déshabiller un mec". Si c'est l'inverse, que tu prends la gonzesse et que t'es le plus fort : "C'est pas écrit sur ton front qu'elle est à toi. [...] Avec moi elle se conduira beaucoup mieux qu'avec toi. Casse-toi!"
Et les gonzesses en jouent, parce que les putes, on ne les martyrise pas. En vérité, elles rigolent : "tiens, je vais changer de mec. Ca donnera des coups de calibre ou du champagne!"
La plupart du temps, ça se termine au champagne avec une amende, et c'est la gonzesse qui la casque. Il y a des mecs à qui on ne prend jamais de gonzesses, parce qu'ils ne laisseraient pas passer ; ce sont des gens qui sont capables de tuer, de se défendre. Et il y en a d'autres qui passent leur vie à remonter des filles - qu'ils vont chercher chez les cavettes pour les mettre au tapin - pour que les vrais voyous les leur prennent.
À Marseille, à Nice ou à Cannes c'est bien pire. En bas, les mecs s'entre-tuent pour une pute qui ne vaut pas une tune. Nous, à côté, ça se passe à la bonne franquette. Ca les surprend, d'ailleurs.


Le Week-End du mac

Le week-end, les macs sortent leurs filles lorsqu'elles sont en congé. Ils les prennent à une porte de Paris, en voiture, et partent dans un périmètre de cent kilomètres, pour une auberge tenue par un voyou en retraite. À Nargis, chez Pépé, à Groslay... Les voyous vont dans les auberges pour quitter Paris, mais c'est pareil, ils sont au comptoir à jouer au 421 pendant que les gonzesses discutent entre elles. Elles se connaissent du travail, elles se retrouvent là-bas.


Le Petit Racket

Le racket, c'est pas comme à Chicago, on ne dépouille pas les honnêtes gens, ça se passe entre nous. T'as quelques mecs méchants qui piègent un petit patron d'hôtel de passe qu'a trois, quatre gonzesses ; ils lui font une embrouille et lui prennent de l'argent. Ou c'est sur le dos d'un patron de bar, ou sur celui du julot qui a deux filles et pas les épaules pour les défendre. Il y a beaucoup de mecs qui ne vivent que de petits rackets comme ça.


Les Braqueurs (années 60, début 70)

Les Lyonnais, ce sont des mecs très courageux qui montent sur des grosses affaires, mais qui ont un problème : certains d'entre eux boivent énormément. Pas tous. [...] À cette époque-là [sur Paris], il y a trois ou quatre catégories de voyous qui sont considérés comme des braqueurs. Il y a les Lyonnais, les Stéphanois, ainsi que les équipes de Nantais et de mecs de Saint-Nazaire. Les Méridionaux, ce sont surtout des racketteurs et des proxos. Chez les Parisiens, il y a quelques très bons casseurs et pas mal de proxos, même s'il y a eu de bons braqueurs après-guerre et dans la première moitié des années 60. [...]
Les putes ont un peu cambuté le Milieu parisien. Les braquages, tout le monde s'y est mis vers 1971, 1972, 1973. Quand les hôtels ont commencé à fermer et que les filles se sont tournées peu à peu vers les studios. Et qu'une nouvelle génération de mecs issus des banlieues en ont fait leur spécialité. Là, il y avait quarante équipes sur Paris. En 1967, le mec qui va braquer, son pote le prend pour un louf.


Les Petits Métiers

Dans nos rades, il n'y a pas que des braqueurs, des casseurs, des trafiquants et des proxos. On y croise aussi les "petits métiers". Le Milieu n'est pas sectaire.
Les petits métiers ? ça désigne les arnaqueurs. Ces mecs fréquentent les même bars que nous, ils ont leur mentalité, ce sont des voyous dans l'âme. Entre les différentes classes du Milieu, il n'y a pas de sectarisme, les petits métiers sont estimés. En revanche, un mec qui a des feuilles de paie, qui a déjà travaillé même deux ans dans sa vie, n'est pas admis dans le Milieu. Ce n'est pas un voyou. On est encore dans les chansons d'Edith Piaf et des tatoués des bataillons d'Afrique. Aujourd'hui, il y a des gens qui ont fait leur place - et une très belle place -, qui jouent dans la cour des grands et qui ont exercé un métier ou ont eu une éctivité légale à telle ou telle période de leur vie. C'est tout à fait toléré. Maintenant c'est l'intelligence qui prime.


Fleury en 1974

À Fleury c'est le bordel complet. Toute une équipe de malfrats occupe les étages. C'est la plus grosse concentration de mecs du Milieu. Corses, Parisiens, Lyonnais : l'embarras du choix! Des grosses équipes. On verra deux ou trois matons démissionner pour dépression nerveuse. Et des galons d'or, les larmes aux yeux, se plaindre de n'être plus respectés. Il y a vraiment du linge, des grosses affaires de came et de braquage.


La Fin des Bars de Voyous

Les bars de voyous ont fait faillite les uns parès les autres. À partir de 1975, les mecs ont peu à peu délaissé ces repères où ils étaient vulnérables. On pouvait les ficher les uns après les autres. Le nombre de types qui venaient boire leur petit coup dans leur bar habituel après un braco et qui se faisaient serrer une fois la pression redescendue! Et puis c'est sociologique : même l'homme normal fréquente de moins en moins les cafés. Les voyous ont préféré fréquenter les clubs, aller aux sports d'hiver avec leur femme et leurs gosses, avoir un train de vie. Ils ont pris des appartements, se sont installés. Le bar de voyous où l'on mettait tournée sur tournée pour montrer qu'on était riche ou celui qui tenait lieu de bureau n'ont plus de raison d'être. Le voyou est devenu plus nomade, et même s'il a encore une affinité avec un petit bar, c'est pas forcément un rade d'affranchis.


Autres

Voyous Etrangers :
Les Nord Américains : c'est typique des Ricains du Nord. Tous les malfrats du monde en cavale changent de pays, marchent sur des balourds (faux papiers) et essaient de faire durer leur liberté. Les Américains du Nord, Québécois y compris, ne savent pas tenir une cavale. J'ai vu des contrebandiers danois en cavale à Torremolinos, des mecs d'Amérique latine en Europe, des Français, des Belges et des Italiens sur tous les continents ; des Américains, jamais! Eux, ils se constituent prisonniers, et du moment que leur famille est à l'abri et que leurs affaires continuent de tourner, ils peuvent se mettre dans une boîte d'allumette.

Les Autrichiens d'Allemagne : Les Autrichiens, c'est une classe spéciale en Allemagne. C'est un peu leurs Corses ou leurs Marseillais. Ils sont tous proxos, mais ils font leur métier d'une façon assez dure. Ils montent également sur des affaires : des courageux.



Jacques Mesrine ? Connais pas. Le Milieu français non plus. Auprès des vrais voyous, ses exploits médiatiques le font passer pour un farfelu doublé d'un fou furieux.

"Dans ma spécialité y'en a 10% qui sont devenus riches, 10% qui sont au RMI, 50% derrière les barraux et 30% qui ont été zigouillé." (propos approximatifs)
# Posté le mardi 17 octobre 2006 14:50
Modifié le mardi 17 octobre 2006 16:35

SKYBLOG STAR

Ya pas à dire ça fait plaisir d'être skyblogstar. J'avais déjà pas mal de visites mais là ça va exploser.

J'tenais juste à signaler que les articles les plus anciens sont les moins complets et les moins justes parce que j'ai eu la flemme de les retoucher (y'en a qui le méritent clairement). Et pour ceux qui croiraient que j'ai pompé mes articles sur Wikipédia, qu'ils sachent que c'est l'inverse qui s'est passé. Ca m'arrive de pomper un peu à droite à gauche parfois, mais c'est exceptionnel.

En attendant j'en profite pour mettre quelques liens :


LA WDA

DONGAETANO

BD

FRANCIS LE BELGE

WALLASS

VIDÉOS

ISHMINE

LE BCP
# Posté le mercredi 06 septembre 2006 13:26
Modifié le dimanche 17 juin 2007 05:16